Une voix différente, mais pas discordante

Même hors du commandement militaire intégré, la France joue un rôle important dans l’Otan. Depuis 1995 et la guerre en ex-Yougoslavie, l’armée française participe à toutes les interventions de l’Alliance : Bosnie, Kosovo et Afghanistan. Retour sur son implication au Kosovo, en 1999, avec Alain Richard, ancien ministre socialiste de la Défense.


Le portrait de l’armée française dressé par Nicolas Sarkozy, le 11 mars dernier, dans son discours à l’École militaire n’a rien d’élogieux. Il dépeint une France qui n’a « aucun mot à dire quand les alliés définissent des objectifs et les moyens militaires pour les opérations auxquelles nous participons ». L’armée, surnommée la Grande muette, serait également bâillonnée sur les questions de stratégie une fois sur le terrain et soumise aux généraux américains au poitrail rutilant. La vérité historique a également valeur en matière militaire, qui prouve que l’armée française n’est pas fantoche.
«En restant à l’extérieur du commandement intégré, la France était perçue comme un pays plus ouvert et plus apte à la discussion, explique Alain Richard, ministre de la Défense du gouvernement Jospin, de 1997 à 2002. Quand nous acceptons de prendre des responsabilités, en Bosnie, au Kosovo, ou sur le point de le faire en Afghanistan avec la mise en sécurité de Kaboul, nous conservons notre propre appréciation sur la manière de mener des opérations. » Ce constat s’est notamment illustré au cours de la guerre du Kosovo. Membre du groupe de contact avec la Russie, les États-Unis le Royaume-Uni et l’Allemagne, la France a organisé à Rambouillet une conférence de la dernière chance entre représentants serbes et kosovars. La diplomatie française n’est donc pas mise au rancart du fait de sa position dans l’Otan.

Engagement
« Il y a eu de nombreuses discussions au niveau politique, entre les ambassadeurs, sur la définition de la mission à accomplir, se rappelle Alain Richard, bien avant le mandat du commandement intégré. Au niveau du commandement de terrain, nos officiers ont également eu leur mot à dire. Nous le réclamions puisque les forces françaises étaient présentes. » Dans son discours à l’Assemblée nationale, le 26 mars 1999, deux jours après le début des combats, Lionel Jospin expliquait ainsi l’engagement de la France : « Dès lors que le Conseil n’était pas en mesure d’agir pour en imposer l’application, dès lors qu’il y avait urgence, il nous appartenait de prendre toutes nos responsabilités, notamment au sein de l’Alliance atlantique. La France a décidé de participer au dispositif militaire allié mis en oeuvre par l’Otan. Des détachements de nos trois armées sont engagés. » La liste des forces mobilisées que le Premier ministre dresse ensuite ne ment pas sur l’implication de la France : une quarantaine d’appareils de l’armée de l’air dont certains peuvent servir au renseignement électromagnétique et au contrôle des opérations, le porte-avions Foch, la frégate Cassard, le pétrolier ravitailleur Meuse et le sous-marin nucléaire d’attaque Améthyste pour la marine. Et si l’entente de la France avec les alliés n’était pas assez claire, Lionel Jospin rappelle enfin l’intégration de la frégate britannique Somerset au groupe français. Sur les 10 000 hommes que comportait alors la force de l’Otan en Macédoine, la France avait déjà mobilisé 2 400 hommes au second jour d’affrontement.

Une approche originale
« À partir de 1997, quand la France participe à un niveau important aux opérations de l’Otan, explique Alain Richard, l’incompréhension par rapport à notre statut dans l’Alliance a disparu. C’est d’ailleurs une forme de soulagement pour les Allemands, les Anglais et les Italiens qui, dans le mécanisme de partage avaient hérité de commandements importants, de pouvoir compter sur un contributeur sûr comme la France. Cette position ne dérangeait personne car elle se traduisait par une participation. D’ailleurs, dans la rotation des forces au sol au Kosovo, courant 2000, le corps européen se retrouve commandé par un général Français ». Il ne s’est donc pas passé un an après l’intervention au Kosovo, pour que la France prenne de sérieuses responsabilités.
Ce libre ton a toutefois perturbé les Américains de manière inattendue. « Le commandement français s’est interrogé à plusieurs reprises sur la nature des cibles désignées par l’Otan », rappelle Alain Richard, preuve que la France était directement informée des objectifs de l’Alliance et ne devait pas se faire passer des petits billets d’information par les Allemands comme prétendu. « Les généraux américains revenant sur le bilan de l’opération ont reconnu que sans l’intrusion de la France, dont ils se sont plaints, dans les opérations sous commandement de l’Otan, ils auraient réalisé des frappes plus fortes sur Belgrade. » Des opérations brutales qui auraient pu cristalliser davantage le sentiment nationaliste des Serbes.
« Ne pas être intégré permettait aux militaires français de continuer à avoir une approche originale et économe de la manière de mener des opérations, conclut Alain Richard. En tant qu’agence de gestion de stratégie, l’Otan est à l’école américaine, celle des moyens considérables pour s’assurer la supériorité. Or dix ans d’accoutumance aux mécanismes mentaux de l’Otan risquent de faire disparaître cette idée française de retenue dans l’emploi de la force maximale. » Dans son discours, Nicolas Sarkozy a déclaré vouloir une France qui codirige plutôt qu’une France qui subit. Pourtant, l’exemple de la campagne aérienne du Kosovo prouve que la France a exercé son droit de regard sur les missions, non seulement pour décider ou non de l’intervention de ses avions, mais aussi pour empêcher certaines frappes trop lourdes pour les populations. Une telle exigence serait aujourd’hui plus que nécessaire en Afghanistan.

Stéphanie Platat