Malaise dans les labos
Depuis le 2 février, la coordination nationale des enseignants chercheurs a appelé à la grève illimitée. Un nouveau décret porté par Valérie Pécresse attaque le sens même de leur mission : allier recherche et enseignement pour faire vivre l’université française. Les craintes de voir un président d’université devenir roi en sa demeure se doublent du risque d’une baisse drastique du nombre d’enseignants. Des peurs qui engendrent la colère. Enquête.
Dans la foule des 10 000 personnes qui défilaient à Paris, le 5 février, pour protester contre la remise en cause du statut des enseignants chercheurs, une femme brandit cette pancarte : « J’ai bac +12. Je parle 5 langues. Je suis médiocre. Lynchez-moi ! » Message ironique qui traduit bien l’exaspération d’une profession décidément peu valorisée et que la ministre de l’ Enseignement supérieur et de la Recherche, Valérie Pécresse, veut encore remettre en cause. Après la loi LRU relative à l’autonomie des universités, les enseignants-chercheurs doivent maintenant encaisser la réforme de leur statut.
La France compte aujourd’hui 57 000 enseignants-chercheurs. La plupart d’entre eux a poursuivi plus de huit ans d’études et obtenu un doctorat. Spécialisés dans des domaines aussi variés que les mathématiques, les lettres modernes ou la sociologie, ils ont aussi la particularité de former les étudiants tout en poursuivant des recherches. « Ce qui fait la singularité de l’enseignement supérieur, c’est de mener des activités de recherche qui sont validées par une communauté scientifique disciplinaire. On est philosophe, mathématicien, linguiste avant d’être universitaire. Parallèlement, nous poursuivons nos recherches. Articuler notre enseignement sur notre réflexion scientifique est essentiel. C’est une mission qui donne tout son sens à l’enseignement post-baccalauréat que nous voulons voir rayonner en France », explique Jean Fabbri, secrétaire général du Snesup, principal syndicat de l’enseignement supérieur.
Éloge de la concurrence
Malgré leurs années d’études et leur rôle majeur dans la transmission du savoir, les chercheurs affichent des bulletins de salaires plutôt modestes. Qu’ils soient maîtres de conférences ou professeurs d’université, les deux corps d’enseignants-chercheurs, le salaire médian atteint 2 700 euros net par mois. Mais le motif financier n’a rien à voir avec la grogne des enseignants chercheurs, qui ont appelé depuis le 2 février à une grève illimitée.
« Contrairement à ce qui peut être dit, nous ne sommes pas un mouvement corporatiste. Nous ne demandons pas une augmentation de nos salaires, même s’ils sont nettement plus bas que ceux de nos collègues dans d’autres pays. Ce que nous demandons c’est ce qui est constitutif de l’université française, c’est-à-dire la liberté d’enseigner, de faire de la recherche, la liberté de nouer étroitement notre enseignement et notre recherche, la collégialité, le fait de pouvoir être évalués dans des desseins et des travaux collectifs. Nous ne voulons pas que tout cela soit mis à bas par une sorte d’éloge infini et quotidien de la concurrence », insiste Jean-Louis Fournel, président de Sauvons l’université.
Car le nouveau décret Pécresse modifierait justement cette organisation du travail. Et remettrait en cause la mission de service public assumée par les enseignants-chercheurs. Ce texte introduit le principe d’une évaluation des enseignants-chercheurs tous les quatre ans, toujours réalisée par le Conseil national des universités (CNU), instance composée de chercheurs élus. En revanche, il appartiendrait aux présidents d’université de décider, à partir de cette évaluation, d’accorder ou non une promotion et de déterminer le nombre d’heures de cours des enseignants- chercheurs. Les chercheurs redoutent donc une toute-puissance des présidents d’université. Dans le cadre de la loi LRU votée en août 2007, la droite a déjà décidé le transfert de la gestion des carrières et des ressources humaines de leur établissement aux présidents d’université.
Évaluation quantitative
Certains estiment aussi que l’évaluation sert de prétexte à une logique comptable pour alourdir la charge d’enseignement des professeurs qui seraient mal évalués par le CNU. Ceux qui ne publieraient pas assez d’articles seraient « déclassés » et verraient leurs heures de cours augmenter. Une concurrence malsaine entre chercheurs risque alors de s’instaurer. « Ça pose le problème de l’évaluation quantitative de la recherche. Une vision totalement idiote de notre métier, déplore Marie Martin, 28 ans, agrégée de Lettres classiques et docteure en études cinématographiques. On peut écrire des tonnes d’articles et ce ne sont pas forcément les meilleurs. Alors qu’il faut plusieurs années pour rédiger un bon livre de recherche. De plus, on sous-entend que l’enseignement et la recherche devraient être séparés. Il n’y aurait pas de vases communicants. C’est totalement contraire à l’idée même de l’université. » Cette jeune chercheuse rencontre des difficultés pour trouver un poste de maître de conférences. Aujourd’hui, dans sa discipline, un seul poste est à pourvoir sur toute la France. Elle enseigne donc à mi-temps en tant qu’attachée temporaire d’enseignement et de recherche (ATER) à l’université de Nanterre pour 1 200 euros net par mois. Après huit années d’études, et une agrégation en poche, elle pourrait aussi enseigner en collège ou en lycée. Mais être enseignante- chercheuse lui tient à coeur. Et ce n’est pas le même métier. «C’est vraiment très important de ne pas renoncer à propager la culture, à ouvrir les esprits, insiste Marie. Il est évident qu’il faut des chercheurs français qui aient suffisamment de moyens et de motivation pour faire leur métier. Il y a des processus de maturation d’une découverte qui sont inadaptables à des critères rentables. »
Pas de laboratoires
Pour d’autres enseignants-chercheurs, déjà en poste, la mobilisation contre la réforme Pécresse est d’abord une question de solidarité. Mais il s’agit aussi de défendre un statut qui profite avant tout aux étudiants. Thomas Duyckaerts est maître de conférences en mathématiques, à l’université de Cergy-Pontoise. Il a obtenu ce poste l’année suivant sa thèse. À 32 ans, il s’estime chanceux,mais redoute les conséquences de la politique actuelle. « Mon inquiétude ne porte pas sur l’honnêteté des présidents d’université, précise-t-il. Mais à terme, avec les coupes budgétaires, ils seront assez mécaniquement obligés d’augmenter les charges d’enseignement surtout si on ne veut pas trop augmenter les frais d’inscription. Le risque, c’est d’avoir une université plus onéreuse pour les élèves, et demoindre qualité avec des profs surchargés et moins dévoués à la recherche et donc au renouveau de leurs cours. »
Les conditions de travail pourraient donc encore se dégrader.Elles sont pourtant loin d’être idylliques à l’heure actuelle : beaucoup d’universités ne disposent pas de laboratoires, de nombreux professeurs ne bénéficient même pas d’un bureau. Mais au-delà, c’est l’intérêt premier du métier d’enseignant-chercheur qui pourrait être remis en cause. « Contrairement à ce qui a été affirmé ces dernières semaines, il n’y a pas de chercheurs payés à ne rien faire. Nous travaillons beaucoup, avec un degré de spécialisation tel qu’il n’existe pas de possibilité d’interchangeabilité », s’emporte Annie Lacroix-Riz, professeure d’histoire contemporaine à Paris VII. Les étudiants savent bien ce que ce décret, après la loi LRU, signifie pour eux. Leurs revendications pour améliorer leurs conditions de vie et d’études ne sont pas entendues par la ministre. Mais voilà que ceux qui se consacrent à les former sont à leur tour attaqués. Pour Jean-Baptiste Prévost, président de l’Unef, le constat est amer : « Les étudiants dénoncent la dégradation de leurs conditions d’encadrement et d’enseignement à l’université que le décret va amplifier. Il va affaiblir l’adossement de certains enseignements à la recherche, et les rendre beaucoup moins disponibles pour accomplir des missions nécessaires comme le tutorat, le suivi personnalisé, l’aide à l’insertion… Toutes ces missions essentielles pour lutter contre l’échec ne pourront plus être assumées par des enseignants auxquels on demande toujours plus. On risque d’arriver encore à un creusement des inégalités entre les universités et entre les différentes filières. »
Fanny Costes
CNRS, le risque d’un démantèlement
Rémy Mosseri, président du conseil scientifique du département maths, physique, planète et univers du CNRS (Centre national de recherche scientifique), explique ce que cache la volonté du gouvernement de réorganiser cet organisme.« Le gouvernement prétend améliorer le fonctionnement du CNRS en remplaçant la structuration en départements par une structuration en instituts. Nous y voyons la première étape d’une entreprise de démantèlement du CNRS (une perspective ancienne pour une partie de la famille politique au pouvoir). Car cela se traduit en parallèle par la volonté affirmée de sortir du CNRS deux de ses disciplines, la biologie et l’informatique, en les « confiant » à deux autres organismes, l’INSERM, et l’INRIA. Nous avons mené une très large consultation auprès de l’ensemble des communautés scientifiques, et le résultat est très clair : la volonté largement partagée de maintenir le caractère pluridisciplinaire du CNRS.La manoeuvre est assez simple, vous ôtez par exemple à cet organisme la biologie, et vous trouvez ensuite peu de raisons de conserver ensemble les sciences dites « dures » d’un côté et les sciences humaines ou sociales de l’autre. Et pourtant, tout le monde s’accorde sur le fait que seuls des échanges féconds entre disciplines diverses permettront de relever les grands défis nationaux et planétaires complexes du XXIème siècle. Au passage, le gouvernement fait preuve d’un dirigisme que l’on n’avait pas vu depuis longtemps, sans même vouloir s’appesantir ici sur les propos récents, insultants, du Président à l’égard des personnels de la recherche. L’autre grave problème dans la recherche aujourd’hui, c’est une tendance à la précarisation des métiers, qui touche bien sûr les plus jeunes. Diminution des postes stables, contrats précaires que l’on veut dans certains cas voir poursuivis jusqu’à 40 ans, est-ce bien là la meilleure façon d’attirer les jeunes les plus brillants vers les métiers de la recherche, alors même que l’on affiche celle-ci comme une priorité nationale ? »
F. C.