Entretien avec Philippe Duron :  » Les collectivités vont payer une grosse partie de la note « 

Pour Philippe Duron, maire de Caen depuis moins d’un an, la crise a déjà dégradé durablement le tissu économique de l’agglomération. En quelques mois, plus de 2000 emplois se retrouvent sur la sellette. Et l’étranglement des budgets des collectivités territoriales ne va rien arranger.

La crise affecte-t-elle déjà la ville de Caen et son agglomération ?
La situation économique est fortement impactée par la crise. Nous avons un tissu industriel très vulnérable puisque lié au secteur de l’automobile et des poids lourds. Par exemple, Renault Trucks fabriquait ici 330 camions chaque jour, il y a encore quelques mois, et se limite aujourd’hui a à peine 30 unités quotidiennement. Les conséquences n’ont pas tardé à se faire sentir puisque 600 intérimaires se sont retrouvés du jour au lendemain sans activité, et un chômage technique a été mis en place pour le reste des salariés de l’entreprise. Et ce qu’on constate à Renault Trucks, on le retrouve aussi chez PSA (Peugeot Société Anonyme) et Valeo, qui sont également installés dans l’agglomération.

L’industrie automobile est donc le principal problème ?
Malheureusement non. La plupart des secteurs d’activités sont touchés. Même les technologies de pointe sont mal en point. Nous en avons l’illustration avec NXP, une société du groupe Philips qui conçoit des semi-conducteurs. Les activités de production vont être délocalisées alors qu’il y a une vingtaine d’années, 1 500 personnes travaillaient encore sur ces chaînes. Même les emplois de recherche seraient remis en cause. Tous les secteurs et tous les niveaux d’emplois sont touchés.

Quelles seront les conséquences pour la ville ?
Nos premières difficultés vont être d’ordre social avec l’accompagnement des salariés licenciés. Dans un deuxième temps, des difficultés économiques vont apparaître avec la baisse du pouvoir d’achat des habitants qui aura des conséquences sur les commerces locaux. Ensuite, la ville va connaître une chute de ses recettes fiscales. D’ici deux ans, les rentrées de taxe professionnelle devraient diminuer drastiquement. On a déjà connu ce scénario au moment de la fermeture de Moulinex en 2001.

Comment peuvent agir les collectivités locales ?
Elles ont un rôle d’accompagnement et d’amortissement de la crise, mais elles ne sont pas en mesure de créer de l’emploi aussi rapidement. Quand les industries sidérurgiques ont fermé ici au début des années 90, les collectivités ont embauché un certain nombre de salariés des entreprises touchées, mais des aides leur avaient été versées pour pouvoir le faire. Pour l’heure, aucune entreprise, pas même le ministère de la Défense pour ses salariés, ne s’est donné les moyens d’agir en ce sens. On essaie de lancer des projets de dynamisation de la ville pour faciliter les reconversions, mais c’est toujours plus dur en période de crise économique.

Et l’État ? Le plan de relance peut-il avoir un effet positif ?
L’État avait donné le coup d’envoi de la vague de licenciements, ici même, en annonçant, avec la réforme de la carte militaire, des suppressions de postes sur les trois sites de Caen. Le millier de militaires basés dans l’agglomération va partir à l’été 2010 avec les 20 millions d’euros d’impact économique qu’ils avaient sur le territoire. Les suivront la centaine de salariés civils du ministère de la Défense, aujourd’hui à la recherche d’un emploi. Nicolas Sarkozy annonce des milliards sans qu’on sache trop d’où ils viennent. Pour ma part, j’ai l’impression que les collectivités vont payer une grosse partie de la note. Il me paraîtrait plus intelligent de ne pas étrangler les budgets des collectivités territoriales comme on est en train de le faire. Dans toutes les villes, départements et régions, il y a des projets générateurs d’emplois qui restent au point mort, faute de financements suffisants.

Propos recueillis par Damien Ranger