SDF : Agir au lieu de compatir
Forcer les sans-abri à se rendre dans un centre d’hébergement d’urgence par grand froid. Cette proposition de Christine Boutin a provoqué un tollé. Parce qu’elle est une atteinte à la liberté et qu’elle souligne l’absence de volonté politique pour lutter contre la précarité et la marginalisation.
Plus de 2000 morts dans la rue en dix ans. Près de 270 en un an et 6 depuis le début de l’hiver. Il aura fallu attendre ces derniers décès pour que le gouvernement réagisse. Et comment ?
Christine Boutin envisage de conduire de force les sans-abri réticents dans des centres d’hébergement d’urgence. Une déclaration qui déclenche la polémique. « Si quelqu’un est maintenu contre sa volonté, c’est qu’il est en prison ou en hôpital psychiatrique. Il est complètement déraisonnable d’imaginer que la contrainte puisse être un instrument d’action en direction des publics fragilisés », estime Jean-Yves Le Bouillonnec, député socialiste du Val-de- Marne. Nicolas Sarkozy luimême a très vite modéré les propos de sa ministre du Logement. Mais n’a pu s’empêcher de s’interroger sur la lucidité des personnes qui refusent d’aller dans les foyers. Des propos qui, pour les associations, prouvent que l’État n’a pas compris le problème. « On ne peut pas continuer à parler de plan hiver ou de plan canicule. Les personnes qui sont dans la rue meurent toute l’année », dénonce Graciela Robert, responsable de la mission SDF à Médecins du Monde. « La plupart des sans-abris sont connus des structures d’accueil. Beaucoup ne veulent pas s’y rendre car ils estiment que leur dignité n’est pas respectée. La question de l’intimité est essentielle à toute personne pour pouvoir se reconstruire, se projeter dans le futur, avoir une vie affective, sociale ». La promiscuité, la peur et le vol sont les autres causes de leur refus.
Cynisme d’État
Chaque hiver, la société s’apitoie sur les SDF qui meurent de froid. Une vague de compassion qui fait la Une des journaux et alimente les déclarations des responsables politiques. Mais aucune réponse durable n’est mise en oeuvre pour contrer la précarisation grandissante. L’hébergement d’urgence a ses limites. Les associations le répètent : les mesures existent, il faut les appliquer. À commencer par la loi de réquisition. L’article 55 de la loi SRU, qui oblige chaque commune de plus de plus de 3500 habitants à avoir 20% de logements sociaux.Ou encore la loi DALO selon laquelle les SDF sont prioritaires pour l’accès au logement. Reste que l’offre n’est pas à la hauteur.
Pour réinsérer les sans-abri, il faut construire des « logements très sociaux ». Ou des pensions de famille, ajoute Graciela Robert. « Dans ces pensions,chacun a une chambre individuelle et partage des lieux collectifs comme la salle à manger ou la salle de télévision. De plus, les personnes hébergées peuvent participer au loyer de manière modeste. C’est très important, car ce n’est pas évident pour elles d’être à la merci de l’aide d’autrui. »
Tout est question de volonté politique pour les parlementaires socialistes. Jean-Yves le Bouillonnec rappelle que l’État va débourser 1,140 milliard d’euros en 2009, au titre du remboursement des intérêts de l’emprunt. Et aider à la construction de seulement 15 000 logements très sociaux, pour un coût de 180 millions d’euros. « Aujourd’hui l’État veut se désengager de l’ensemble des enjeux du logement et traiter exclusivement l’urgence sociale en hiver. C’est du cynisme d’État. » Dans la nouvelle loi intitulée lutte contre l’exclusion, la droite propose de réduire le délai d’expulsion d’une personne à un an au lieu de trois ans. Et « derrière un discours de compassion, le projet de loi de finances 2009 pour le ministère du logement prévoit une baisse de 36% des moyens dédiés à la création ou à la réhabilitation des logements sociaux. C’est significatif », déplore Thierry Repentin, sénateur socialiste de Savoie. Et grave.
Fanny Costes