Grands magasins : au bonheur des dames mais pas des salariés
Derrière les aguichantes vitrines des Galeries Lafayette et du Printemps, la colère sociale gronde. Les patrons exigent désormais de travailler le dimanche et imposent toujours plus de flexibilité à des salariés toujours au SMIC, même après des années de bons et loyaux services. Enquête dans un monde où le luxe côtoie la misère sociale.
Françoise Ruotte pointe tous les matins aux Galeries Lafayette. Et ce, depuis plus de trente ans. Elle vend des costumes pour hommes, connaît parfaitement la maison et milite depuis une dizaine d’année à la CFDT, dont elle est d’ailleurs déléguée. Cette « ancienne » gagne 1 100 euros nets par mois, et ne mâche pas ses mots : « Travailler plus pour gagner plus, c’est pas notre truc. Nous, on veut pouvoir vivre », assène-t-elle. Alors, lorsqu’il faut se faire entendre de la direction,elle est une des premières à « remuer » ses collègues.
Salaire misérable
Depuis 6 mois, les Galeries Lafayette, mais aussi le Printemps, ont reculé leurs horaires de fermeture. Les grands magasins sont désormais ouverts jusqu’à 20heures, et à quelques semaines de la ruée pour les courses de Noël, le patronat veut aller plus loin en multipliant les ouvertures nocturnes et dominicales. Une annonce assortie de « l’assurance » que seuls les volontaires verront leurs horaires aménagés. Mais les salariés ne suivent pas. Et pour cause : «80% sont des femmes, au Smic, en grande majorité en temps partiels. La plupart habitent en grande banlieue et 30% d’entre elles gèrent seules leur famille », assure Françoise Ruotte. « Si vous croyez qu’elles sont en mesure de travailler le soir et le dimanche, en élevant seules leurs enfants, avec un salaire misérable et à deux heures de transports de chez elles, vous vous trompez, ajoute la syndicaliste. Mais comment faire pour refuser quand il devient tout simplement impossible de boucler les fins de mois?».
Chantage
Depuis deux semaines, c’est le branle-bas de combat pour coordonner la mobilisation salariale. La première étape fut de déposer au patronat une pétition signée par 2 300 des 3000 salariés concernés par ces extensions d’ouverture. Mais devant le dédain de la direction, l’action s’est intensifiée. Le vendredi 17 et le mardi 21octobre, vendeurs et démonstrateurs sont sortis de leurs rayons pour bloquer le boulevard Haussmann. Ils étaient 800 à brandir panneaux et tracts. Leurs slogans: «Non au sacrifice de nos vies», « Retrait du projet», ou encore «Le chiffre,mais à quel prix?». Une manifestation largement relayée par les médias, mais une mobilisation «trop faible» selon la syndicaliste. «Les filles ont peur de quitter leur poste».
Une démonstratrice aurait d’ailleurs appris son licenciement via un message sur son répondeur alors qu’elle était précisément sur le boulevard en train de distribuer des tracts. «On m’a demandé pourquoi je ne les avais pas prévenus pour que l’employeur s’organise. J’ai répondu que, justement, le but était decréerdeladésorganisation pour faire bouger les choses», raconte-t-elle. Alors, bien que la direction nie tout lien entre lamanif et samise à l’écart, l’affaire a fait rapidement le tour du magasin, et tous les employés reconnaissent que leurs revendications leur font « craindre pour leurs postes ».
« Une fois de plus, le patronat tente de passer en force, sans se soucier de la nécessité de proposer un dialogue », regrette Laurence Laigo. Pour la secrétaire nationale de la CFDT, le volontariat doit être extrêmement encadré. «Les patrons souhaitent réorganiser le travail sans avantages financiers, et pour des horaires plus contraignants », résume t-elle. Un volontariat qui s’apparente, comme le clamait, une vendeuse du Printemps, à « du chantage à lamisère ».
Ariane Vincent