Le Printemps de Prague ou le socialisme «à visage humain
Il y a quarante ans, les chars soviétiques écrasaient le Printemps de Prague, ce bref moment d’espoir derrière le Rideau de fer. Entretien avec AndréWeill-Castro, haut fonctionnaire et auteur, avec Mehdi Ouraoui, de La Fin de l’Europe ? (Éditions Complexe).
Quelle est la situation de la Tchécoslovaquie à la veille du « Printemps de Prague » ?
En 1968, la Tchécoslovaquie vit sousl’emprised’unrégime totalitairedepuisvingt ans.Lescommunistes y ont pris le pouvoir lors du Coup de Prague de 1948. La sécurité d’État réprime durement les opposants,censure les artistes et les écrivains qui, à l’image de Milan Kundera, critiquent le Parti communiste (PC). Laplanificationdelaproduction agricole et industrielle ne fonctionne plus. Au point que la situation économique devient catastrophique. Fin 1967, des voix, à l’intérieur même du PC, s’élèvent pour contester le pouvoir en place, à commencerparcelled’Alexander Dub?ek,Premier secrétaire du PC slovaque. Ce dernier obtient le soutien de Brejnev, Premier secrétaire du PC soviétique qui, en janvier 1968,le place à la tête du PC tchécoslovaque en remplacement d’Antonín Novotný. Dub?ek met alorsenpratiquesonprogramme réformiste: le «socialisme à visage humain».
Précisément, comment le «socialisme à visage humain » de Dubek prend-il forme ?
En prenant grand soin de ménager les susceptibilités des dirigeants russes, Dub?ek entend clairement réconcilier le socialisme et la démocratie, en garantissant les libertés fondamentales au travers d’une nouvelle Constitution. Le «socialisme à visage humain» permet la critique politique. Les réformistes innovent aussi dans le domaine diplomatique: la frontière occidentale est même rouverte pendant quelques jours. En matière économique, Dub?ek remet en cause le centralisme administratif. Ces réformes suscitent l’adhésion de la population et le mécontentement des communistes les plus conservateurs. Il est toutefois assez tôt dépassé par le mouvement de libéralisation du pays. C’est cela que l’on appelle communément le « Printemps de Prague ».
Quelle est la réaction de l’URSS face à l’émancipation tchécoslovaque ?
La répression soviétique va être particulièrement violente. Comme lors de l’Insurrection de Budapest en Hongrie, en 1956. Dès le mois de mai 1968, Leonid Brejnev somme Dub?ek de s’expliquer. Les dirigeants des pays communistes voient en effet d’un mauvais oeil le développement de l’anti-soviétisme dans l’opinion tchécoslovaque. Le 3 août, à la Conférence de Bratislava, l’Union soviétique s’accorde le droit d’intervenir militairement dans les démocraties populaires soupçonnées d’anti-soviétisme. L’URSS tente ensuite de convaincre Dub?ek de bloquer le processus de libéralisation du régime. En vain. Le congrès du PC tchécoslovaque est programmé début septembre. Brejnev opte rapidement pourl’interventionmilitaire,histoire de mettre un terme au « Printemps de Prague ». Les parachutistes soviétiques s’emparent de Prague le 19 août. Danslanuit du20au21août,les troupes du Pacte deVarsovie – à l’exception de l’Albanie et de la Roumanie – envahissent la Tchécoslovaquie.
Quelles ont été les conséquences du Printemps de Prague ?
Dub?ek, qui a demandé à la population de ne pas résister aux Soviétiques, est arrêté le 20 août. Les Tchécoslovaques réagissent le lendemain en manifestant massivement et pacifiquement. Les réformateurs sont méthodiquement réprimés dans le cadre du processus de «normalisation». La protestation contre l’URSS est alors incarnée par Jan Palach qui s’immole par le feu sur la place Venceslas à Prague, le 16 janvier 1969. Le premier anniversaire de l’invasion soviétique est d’ailleursmarqué par de nombreuses manifestations dans le pays. Au sein même de la sphère communiste, certains pays, comme la Roumanie et la Chine, critiquent l’intervention soviétique. Dans la foulée, les partis communistes français et italien condamnent sans détour l’invasion. L’expérience tchécoslovaque constitue un précédent et une référence pour les communistes réformateurs : Mikhail Gorbatchev s’inspirera un jour du « socialisme à visage humain » pour concevoir la Perestroïka et,plus de vingt ans après, de jeunes Allemands tiendront les promesses du «Printemps de Prague » en brisant le Mur de Berlin dans la nuit du 9 au 10novembre 1989.
Propos recueillis par Bruno Tranchant