Des émeutes de l’essence pourraient succéder à celles de la faim

Chercheur à l’Institut français de relations internationales (Ifri), Maïté Jauréguy-Naudin coordonne depuis septembre 2006 le programme intitulé « gouvernance européenne et géopolitique de l’énergie ». Pour expliquer la crise pétrolière actuelle, elle pointe avant tout le manque d’investissements dans la chaîne pétrolière et l’absence d’anticipation de l’accélération de la demande énergétique des pays émergents.

Quelle est la part des raisons géopolitiques dans la crise pétrolière actuelle ?

Certes, la situation politique de pays producteurs tels que l’Iran, l’Irak, le Venezuela de Chavez, le Nigeria, voire le climat politique en Russie, n’encourage pas les investissements. Une « prime de risque » traduit les incertitudes politiques (risque de conflit, instabilité…) qui pourraient menacer les installations d’extraction. On estime qu’elle s’élève à 20 dollars par baril. Elle ne représente donc pas la majeure partie du coût actuel du baril de pétrole. Mais le marché est tellement tendu que dès qu’il y a un éternuement quelque part, cela a une incidence sur les cours. La géopolitique n’est pas la raison principale mais elle a son importance.

Est-ce que le fait de se rapprocher du fameux « pick-oil », défini par les experts comme le moment où la production ne fera ensuite que décroître, est un facteur de cette crise ?

Certains mettent en effet en avant la rareté de la ressource à venir comme facteur d’explication. Mais à chaque fois que les techniques d’exploitation évoluent, le pick-oil est repoussé. C’est le cas du pétrole offshore: aujourd’hui on peut exploiter des bassins sous-marins à des profondeurs plus grandes. Le taux de récupération du pétrole dans le sol est de l’ordre de 38% actuellement.. Si la technologie permettait d’améliorer le taux de récupération d’un ou deux points, cela représenterait une augmentation énorme de la capacité de production.

Quels sont alors, selon vous, les facteurs fondamentaux ?

L’un des principaux est le manque d’investissements et ce à tous les niveaux de la chaîne pétrolière : production mais également raffinage et distribution. Les investissements n’ont pas été à la hauteur de la demande et surtout il n’y a eu aucune anticipation de cette dernière. La demande en pétrole a été poussée par les pays en forte croissance comme la Chine et l’Inde. Il existe une relation directe entre chaque point de croissance gagné d’un pays et ses besoins énergétiques. Depuis dix ans, la Chine connaît une croissance à deux chiffres et l’Inde est autour de 9 %. Les prix ont commencé à augmenter en avril 2004 : la demande des pays émergents s’est fait vraiment sentir. En 2003, on pensait encore que l’Irak reprendrait sa place parmi les pays producteurs. Les autres pays de l’OPEP n’ont ainsi pas augmenté leurs capacités de production. Avec une demande en hausse, les réserves d’extra capacité ont diminué. Et cela s’est traduit par une hausse des prix. En ce qui concerne le raffinage, les investissements nécessaires ne sont intervenus qu’en 2005. Il faudra attendre cinq ans pour qu’ils puissent avoir un effet de détente sur le marché.

Dans vos travaux à l’Ifri, vous pointez également le fort nationalisme des pays pétroliers qui freine les investissements.

Pendant longtemps, les pays occidentaux, à travers leurs compagnies privées, dominaient le marché pétrolier. Les cinq «majors » actuelles (Exxon/Mobil, BP, Shell, Total, Chevron/Texaco) ne représentent plus que 15% de la production mondiale et 3% des réserves. Ce sont désormais les compagnies nationales des pays producteurs qui dominent le marché : elles possèdent 80% des réserves prouvées, c’est-à-dire que l’on estime disponibles (deux tiers des réserves globales se situent au Moyen-Orient). La compagnie saoudienne, Aramco, détient ainsi 12% de parts de marché. En Russie, en Iran, en Chine, il y a une mainmise nationale sur l’énergie. Les pays occidentaux ont les techniques et les compétences pour atteindre les bassins difficiles à exploiter. Mais certains pays producteurs sont hostiles aux investissements étrangers, comme le Venezuela. Les compagnies internationales privées sont par ailleurs plus réticentes à investir dans les pays producteurs sans visibilité à long terme : la Russie, par exemple, renégocie à son avantage ses contrats avec les compagnies occidentales. On se retrouve donc dans une situation où on a besoin d’investissements mais où ceux-ci sont rendus plus compliqués par la donne politique.

Lors du récent sommet de Djeddah, entre producteurs et consommateurs, les membres de l’OPEP sont apparus divisés sur la stratégie à adopter dans ce contexte de crise. Comment l’expliquez-vous ?

L’Arabie saoudite, qui tient à entretenir ses bonnes relations avec les États-Unis, a annoncé qu’elle était prête à augmenter sa production en cas de besoin, tout comme le Koweït. Mais d’autres pays y sont plus réticents. Ils craignent un nouveau contre-choc pétrolier et se souviennent de 1986. En effet, suite au choc pétrolier de 1979, provoqué par la révolution iranienne et la guerre Iran-Irak, les cours avaient fortement grimpé. Les membres de l’OPEP avaient alors augmenté leur production pour répondre à la demande. Mais, parallèlement, les pays occidentaux avaient pris des mesures pour limiter leur consommation en pétrole, conduisant à une situation de surproduction. Les cours du brut avaient alors dégringolé. Les membres de l’OPEP veulent également gérer leur principale ressource sur le long terme et les politiques de maîtrise de l’énergie, mises en place par certains pays consommateurs, les menacent directement. Ils sont ainsi prudents sur le fait d’augmenter encore leurs capacités de production.

Justement, par rapport à la crise de 1979, comment se situe-t-on aujourd’hui ?

En euros constants, avec un baril à plus de 140 dollars, le prix nominal est équivalent à celui de 1979. On a tendance à penser que la crise actuelle est pire que celle de 1979. Il n’en est rien. En outre, grâce à un euro fort, les pays européens ont plutôt bien absorbé le choc jusqu’à présent.

Quelle est la part de spéculation dans le prix actuel du pétrole ?

Le marché anticipe le prix du pétrole sur le long terme en prenant en compte le manque d’investissements, la hausse de la demande, les défis géologiques, la prime de risque : on paye déjà le coût de production du baril de demain. La part de la spéculation n’est pas négligeable dans cette volatilité des prix mais est difficile à quantifier. Les fonds de pension, les banques, les assurances, ont investi dans le pétrole, considéré comme une valeur refuge, suite à la crise des subprimes aux États-Unis qui a ainsi renforcé la spéculation sur les cours du brut.

Paye-t-on aussi le fait que le prix de l’énergie soit resté trop faible pendant longtemps ?

Quand le coût de l’énergie était bas, les politiques publiques auraient dû mieux anticiper pour investir dans des politiques de maîtrise de l’énergie et dans de nouvelles technologies. Là, on a gaspillé l’énergie bon marché. On a désormais compris la leçon mais un peu tard. Le gros problème est celui des transports car il n’y a pour l’instant pas d’alternative au pétrole. Les pays en voie de développement prennent de plein fouet la hausse des prix. Certains subventionnent le prix de l’essence pour le maintenir à un niveau socialement acceptable mais c’est difficilement soutenable. À Djeddah, Saïd Nachet, directeur de l’énergie du forum international de l’énergie, a déclaré qu’il ne serait pas étonnant de voir éclater « des émeutes de l’essence après celles de la faim ». Mais pour rétablir l’équilibre entre les capacités de production et la demande et soulager ainsi le marché, on a besoin d’investissements. Et pour cela, il faut que l’énergie reste chère. Au-dessus de 60 dollars le baril, cela devient rentable d’investir dans le pétrole non conventionnel, plus lourd et plus difficile à extraire, du Venezuela ou de l’Alberta au Canada. Ces réserves pourraient être équivalentes à celles du Moyen Orient. Il faut s’attendre, à moyen terme à ce que les cours du brut restent durablement hauts, à moins d’une crise mondiale majeure. Et ce prix élevé est aussi une chance pour mieux maîtriser la demande. C’est le sens des politiques climatiques de l’Union européenne.

Propos recueillis par Mona Buckmaster