L’État-providence, garant de services publics forts

Depuis trente ans, la droite prône une visionminimale de l’État. Les socialistes, soucieux d’adapter l’État à l’évolution des besoins de l’économie de marché, défendent un État actif, garant de la protection sociale et promoteur du dynamisme économique. Entretien avec Mehdi Ouraoui, responsable national aux Nouvelles solidarités et à la citoyenneté,et juriste spécialiste des droits sociaux fondamentaux.

Quelles sont les origines de l’État providence ?

On retrouve trace du terme luimême dans les années 1860-70. Mais les usages sont contradictoires. En France, des Républicains comme Émile Ollivier y font référence pour critiquer la substitution de l’État aux réseaux traditionnels de solidarité (professionnelle, familiale…). À l’inverse, les socialistes allemands défendent un État social fort : le « Wohlfahrtsstaat ». Évidemment, la Première Guerre mondiale, suivie du Front populaire de 1936 – en particulier les Accords de Matignon – constitue une expérience marquante d’interventionnisme économique et social de l’État, en France. Toutefois, la véritable naissance de l’État-providence dans notre pays peut être datée plus précisément de la Libération, comme en atteste la création de la Sécurité sociale en 1945.

Historiquement, y a-t-il eu plusieurs modèles d’État-providence ?

Oui, évidemment. Les expériences d’État-providence ont été assez différentes selon les pays. En Allemagne, à la fin du XIXe sicèle, Bismarck met en place un système de protection sociale fondé sur la solidarité professionnelle. Dans les années 1930, avec l’émergence des idées de John Maynard Keynes, les États-Unis acceptent l’interventionnisme économique de l’État, avec le New Deal de Roosevelt. À partir de 1942, sur la base du rapport de William Beveridge, le Royaume- Uni se dote d’un système de protection sociale universel financé par l’impôt.Quant aux pays scandinaves, ils se sont orientés vers une couverture très large et assez égalitaire des risques sociaux, avec un haut niveau de dépense publique. Un économiste danois, Gosta Esping-Andersen, a dressé, dans The Three Worlds of Welfare Capitalism, une typologie de ces différents modèles d’Étatprovidence.

Ce modèle a-t-il été contesté dans ces différents pays ?

Oui,mais sous des formes très variées. LeWelfare State américain, qui s’est développé sous Roosevelt mais aussi sous Johnson – avec son projet de « Nouvelle société » – et Kennedy, a été littéralement anéanti par les attaques de la droite ultralibérale américaine, en particulier Reagan. Au Royaume-Uni, les années Thatcher, puis les années Blair, ont eu un effet assez similaire. En France,la droite a profondément modifié son rapport à l’État-providence au cours des trente dernières années. Le modèle français doit beaucoup aux républicains sociaux et aux « gaullistes de gauche » qui, après la Seconde Guerremondiale avaient compris la nécessité d’un État actif dans le domaine économique et social. C’est à cette époque qu’est créé le Commissariat général au Plan, notamment. La droite a tourné le dos à cet héritage pour promouvoir une économie dérégulée, un État minimal et un démantèlement des services publics. C’est un retour à une conception archaïque de l’État : l’État gendarme réduit à ses fonctions les plus élémentaires.

Mais l’État-providence n’est-il pas en crise ?

Il doit aujourd’hui faire face à de nouveaux défis. La fin des « Trente Glorieuses », lamondialisation de l’économie, l’explosion des problèmes sociaux et du chômage constituent des évolutions majeures. La question centrale est : qu’est ce qu’un État efficace pour répondre aux besoins des citoyens dans une économie de marché ? L’État doit être non seulement protecteur, mais permettre aussi un fonctionnement optimal de l’économie. C’est pourquoi les socialistes, notamment Harlem Désir dans son rapport pour les Forums de la rénovation, défendent l’idée d’un État social efficace. Une autre question décisive est celle de son financement. Pourquoi la protection sociale ne pourraitelle pas être financée par l’impôt plutôt que par les cotisations ? Pourquoi ne pas améliorer les partenariats publicprivé ? L’État doit évoluer : nous voulons le réformer, la droite veut l’affaiblir.

Propos recueillis par Bruno Tranchant