Frontières d’Empire

Destination obligée pour les soldats de l’Empire colonial aumoment du conflit avec l’Allemagne, le Nord-Est de la France fut un lieu de cantonnement durant tout l’entre-deux guerres.Véritable terre d’accueil pour les travailleurs immigrés, il concentre un important bassin minier et industriel qui constitue depuis longtemps samarque de fabrique.

Les soldats coloniaux ont marqué ce haut lieu de leur empreinte. Le Nord- Est de la France, qui regroupe, sur un large périmètre,leNord- Pas-de-Calais, la Picardie, la Champagne-Ardenne, l’Alsace, la Lorraine et une partie de la Franche-Comté, fut longtemps assimilé à une terre d’immigration. Destination obligée des escadrons de l’Empire, aumoment des grands conflits avec l’Allemagne, il servit d’espace de cantonnement durant tout l’entre-deux-guerres. Héritage de la Révolution industrielle, il doit une grande partie de sa cohérence à sa vocation de région frontière, jusqu’aux grandes restructurations des années 70.

Regards d’outremer

Ouvert sur l’Europe, il accueille des populations issues des frontières coloniales et postcoloniales, en quête d’emploi. Clandestins ou non, Turcs et Asiatiques, Africains et Maghrébins ont foulé, un jour ou l’autre, la région. « Ces enjeux transfrontaliers conditionnent, ici plus qu’ailleurs, des ruptures bien différentes de celles qui structurent l’histoire des flux migratoires intra-européens des Polonais, des Italiens, des Espagnols ou des Belges, ou l’immigration dans les autres régions françaises », analyse Pascal Blanchard, chercheur au CNRS.

L’aventure débute en 1870, avec l’arrivée de contingents indigènes aux côtés des troupes françaises métropolitaines. « Les turcos et les spahis construisent alors leur légende sur les champs de bataille de Froeschwiller et de Wissembourg, et toute une littérature populaire chante leurs faits d’armes, poursuit l’historien. Pendant plus d’un demi-siècle, plusieurs centaines de milliers d’hommes, originaires du Sud, transitent sur ces terres pour prendre part àdesconflitsquinesont pasles leurs : guerriers zoulous, maoris, tirailleurs et spahis algériens, tunisiens, goums marocains, malgaches… Tous libérateurs ou ultimes remparts face à l’envahisseur prussien. «De retour au pays, ces combattants vont eux-mêmes diffuser une image de la France, souligne Pascal Blanchard. Ces regards vont conditionner un siècle d’échanges interculturels et auront un large impact sur les relations entre la France et ses outremers ».

Xénophobie

Cette relation se prolonge, en 1887, par la création du palais du Congo à Roubaix, puis au travers d’exhibitions ethnographiques, avant de connaître une apogée entre 1909 et 1911, avec les expositions coloniales de Nancy et Roubaix.

Après 1914 et l’appel à l’Empire, ce sont plusieurs centaines de milliers de combattants et de travailleursquiséjournent dans le Nord-Est. «Au travers de ce conflit meurtrier, alors que les troupes coloniales occupent la Rhénanie, émerge outre-Rhin une haine raciale, la « Honte noire » diffusée et attisée par les ligues et les nationalistes allemands », poursuit Pascal Blanchard.Simultanément,l’arrivée entre 1920 et 1930 d’une immigration algérienne et marocaine, suscite une xénophobie croissante.

Avec la Seconde Guerre Mondiale, une autre génération de combattants estmobilisée. Ils seront bientôt perçus comme des «libérateurs», et leur engagement sans faille sera gravé dans le marbre à travers une multitude de monuments, cimetières et plaques commémoratives. La période d’après-guerre se caractérise par un nouvel afflux lié à la reprise de l’activité minière et sidérurgique, ainsi qu’à l’essor industriel. «Dans le même temps, les guerres d’Algérie et d’Indochine amènent nombre de ressortissants àmiliter en faveur de l’indépendance, rendant visibles la présence et l’action des immigrés, engagement militant qui cessera avec le rapatriement des harkis et des pieds-noirs», souligne Pascal Blanchard. Au tournant des années 70, un cap est franchi. La sédentarisation, l’investissement progressif de la vie publique et la fin programmée des activités sidérurgiques et minières entraînent des bouleversements sociaux qui rejailliront directement sur les populations du Sud. Dès lors, rien ne sera jamais plus comme avant, en dépit des émeutes de 2005 qui révèleront au pays l’extrême précarité à laquelle ces populations sont soumises.

Bruno Tranchant