Nouvelle-Calédonie : vingt ans après, les accords de Matignon

Dix ans après les accords deMatignon qui ontmis fin au conflit entre indépendantistes kanaks et anti-indépendantistes caldoches, les négociations entre le gouvernement, le RPCR et le FLNKS aboutissent en 1998 à la signature des accords de Nouméa. Retour sur dix ans qui ont changé la face de l’histoire, en Nouvelle-Calédonie.

24 septembre 1853. La France prend possession de la « Grande Terre », baptisée du nom de Nouvelle- Calédonie par le célèbre navigateur James Cook. Les traités conclus au fil du temps auront un caractère unilatéral. N’en déplaise aux Kanaks, à leurs traditions, leur langue et leurs coutumes. Tout ce qui pouvait caractériser, jusqu’alors, leur rapport à la nature, aux éléments, aux paysages s’en trouve subitement bouleversé.

Période de troubles

Cette entreprise de colonisation s’inscrit dans un vaste mouvement historique qui vaut aux puissances continentales d’imposer leur diktat au reste du monde. Repoussés aux confins de leur territoire, les Kanaks se révoltent à plusieurs reprises, s’attirant les foudres de l’occupant qui emploiera souvent la manière forte, aggravant ressentiments et incompréhensions.

À l’autre bout dumonde,cohabitent ainsi, plusieurs siècles durant, des hommes de cultures différentes. Aux populations d’origine mélanésienne revient la création d’un espace horticole sacralisé, tandis que planteurs et autres éleveurs européens, les caldoches, s’efforcent de faire prévaloir leurs droits. S’ensuivent d’innombrables conflits qui aboutiront à une importante réforme foncière, en 1978. Les préjugés ne cesseront dès lors de s’amplifier entre tribus mélanésiennes et centres urbains, à dominante européenne.

L’île est au bord de l’explosion, après une période de troubles qui culmine, en 1988, avec les massacres d’Ouvéa. Un regroupement s’opère au sein des forces favorables à l’indépendance, autour du Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS) et celles qui militent pour le « maintien de la Calédonie dans la République », autour du Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR). Aux élections territoriales de 1985, celui-ci obtient 53%des suffrages, contre 35% au FLNKS et son organisation satellite, Libération kanak socialiste (LKS). Deux ans plus tard, le référendum sur l’indépendance, proposé par le gouvernement Chirac, offre une majorité confortable (57 % des voix) aux partisans du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la République française.

Avancées décisives

Les accords de Matignon, conclus le 26 juin 1988 par l’indépendantiste Jean-Marie Tjibaou et le RPCR Jacques Lafleur, grâce à l’activisme forcené du Premier ministre Michel Rocard, manifestent la volonté des habitants de l’archipel de tourner la page de la violence.

Indépendantistes et loyalistes, favorables au maintien de la Nouvelle-Calédonie sous le giron français, parviennent enfin à s’entendre. Ces accords prévoient une période de dix ans pendant laquelle la communauté Kanak se voit octroyer des garanties économiques et institutionnelles, avant que les principaux intéressés n’aient à se prononcer sur leur indépendance.

Approuvés à 80 % des suffrages par un référendumportant dispositions statutaires et préparatoires à l’autodétermination, le 6 novembre 1988, ils prévoient, en particulier, la libération des prisonniers kanaks,la création de trois provinces – Sud, Nord et Îles -, ainsi que l’organisation d’un scrutin d’autodétermination dans les dix ans.

Le gouvernement Jospin, représenté par Alain Christnacht, désigné délégué, entre 1991 à 1994, obtient des mêmes acteurs la conclusion d’un nouvel accord, dit de Nouméa, le 5 mai 1998. Plus audacieux, celui-ci organise, sur une période de quinze à vingt ans, les transferts de compétence de l’État au profit de la Nouvelle-Calédonie, pouvant déboucher sur la pleine souveraineté, pour peu que les populations locales en émettent le souhait. Il prévoit l’indépendance du territoire dans tous les domaines, à l’exception des fonctions régaliennes (défense, sécurité, justice, monnaie) qui resteraient du ressort de la République française. Au terme d’une nouvelle consultation, les accords de Nouméa sont approuvés, le 8 novembre 1998,à 72%des suffrages exprimés, avec un taux de participation élevé (74 % de votants). Dès lors, « le peuple kanak » et les « communautés arrivées durant la période coloniale » se « reconnaissent » mutuellement comme appartenant au pays.

Bruno Tranchant