Liban : «Le choc entre deux radicalismes se profile»
Au lendemain de l’élection de Michel Sleimane à la présidence de la République, le Liban semble en passe de sortir d’une crise de 19mois.Mais comme le souligne Joseph Bahout, politologue et spécialiste du Proche- Orient, la situation est encore fragile et le choc communautaire constitue une menace réelle.
L’accord de Doha (Qatar), le 21 mai, a enfin permis l’élection d’un président de la République, Michel Sleimane, commandant en chef de l’armée. Le poste était vacant depuis 6 mois. Cela suffit-il à apaiser les tensions qui secouent le pays ?
L’élection de ce président consensuel est certes une bonne chose. Et finalement, l’action lancée par le Hezbollah au début du mois de mai semble avoir accéléré le processus. Sleimane dispose bien sûr d’un atout du fait de son acceptation des deux parties belligérantes, et de la feuille de route claire que lui donne l’accord de Doha ; mais c’est un président fragile du fait de sa position d’arbitre, et parce qu’il ne dispose, à courtterme du moins, que d’un nombre restreint de ministres (3 sur 30) au sein de ce gouvernement d’union nationale. Si les grandes questions à la base de la crise ne sont pas abordées avec courage et réalisme (l’armement du Hezbollah, les relations avec la Syrie …), tout cela n’aura été qu’une longue trêve.
Comment analyser l’opération militaire menée par le Hezbollah début mai qui fut justement le point d’orgue de cette crise politique ?
Il s’agit d’un coup de semonce qui a tourné au coup de force. Deux décisions du gouvernement l’ont provoqué. La première prévoyait le démantèlement du réseau de communication mis en place par le Hezbollah, la seconde, le limogeage du chef de la sécurité de l’aéroport de Beyrouth, un homme du Parti chiite. Or, aux yeux du Hezbollah, ces deux éléments font partie intégrante de ce qu’il considère comme le dispositif de résistance. Dans cette logique, le gouvernement a franchi une ligne rouge. D’autant que suite à la démission de six ministres chiites, le gouvernement est grandement entaché dans sa légitimité. Audelà, il faut également noter que depuis l’assassinat d’Imad Mughniyeh, le chef de la sécurité du Hezbollah, le 12 février à Damas, une paranoïa sécuritaire règne dans les rangs du Parti.
Vous parlez de coup de semonce. Y avait-il également une volonté de coup d’État ?
Je ne le pense pas. Pour preuve, tout s’est arrêté volontairement alors que le Hezbollah détenait les moyens militaires d’aller plus loin.Ce qu’il cherche à obtenir, c’est une meilleure représentation chiite. Le Parti est un peu excédé par le comportement méprisant de cette majorité qui ne s’appuie sur rienmais qui se croit tout permis du fait du soutien international dont elle bénéficie. Cette action lui a donc essentiellement permis demarquer un point psychologique et de se retrouver dans une position de force pour négocier. Mais elle a également ouvert toute une série de blessures. En employant les armes contre une autre communauté (les sunnites), le Hezbollah a provoqué l’effroi dans la population. Et désormais, le principal défi du parti de Nasrallah sera de faire avec le traumatisme causé dans la communauté sunnite.
Vous parlez des exigences internes du Hezbollah. Mais, on le sait, ce conflit, dépasse largement les frontières du Liban.
Bien sûr, ces tensions sont à replacer dans un contexte macro-politique et il faut considérer le rapport de forces global. Les Iraniens et les Syriens qui soutiennent le Hezbollah voient les Etats- Unis en pleine déconfiture en Irak. Pour eux, c’est une occasion de marquer un point sur le terrain. En face, l’Arabie saoudite est au côté de la communauté sunnite.
Le risque d’une guerre civile menace donc toujours ?
Une « irakisation » est possible car un risque de choc entre deux radicalismes se profile. Du côté des sunnites,l’autorité de Saad Hariri qui n’a pas pris les armes face au Hezbollah risque de s’éroder au profit des islamistes. D’autant que ce sont eux qui tiennent la rue. Cette crise pourrait se corser du fait de l’imbrication avec la situation régionale. Si l’Arabie Saoudite refuse de se rendre à l’offensive iranienne, la région peut s’embraser, notamment le Liban.
Quel rôle peut alors jouer la France qui a toujours entretenu des liens privilégiés avec le Liban ?
La France a un rôle prépondérant à jouer. Durant la présidence Chirac, elle était alignée sur les positons d’Hariri. Aussi, la réunion de la Celle-Saint- Cloud,organisée en juillet 2007 à l’initiative de Bernard Kouchner, a permis de reprendre langue avec tous les protagonistes. Le problème,c’est que depuis quelque temps, Nicolas Sarkozy donne des signaux très explicites de réalignement sur la position atlantiste. Il est encore temps d’en sortir.
Propos recueillis par Élisabeth Philippe