« La démocratie en péril »

Lors de sa visite en Tunisie, du 28 au 30 avril derniers, Nicolas Sarkozy a déclaré que « l’espace de liberté progressait » dans ce pays. Pour Mustapha Benjaafar, président du Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL), le chef de l’État français ne voit que l’intérêt du Nord à abuser de la main-d’oeuvre du Sud.

Dans une interview accordée à l’Audace en octobre 2005, vous parliez de « pollution de la vie publique en Tunisie en l’absence d’État de droit ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

Nous sommes toujours confrontés à un État-Parti qui contrôle tout : médias, espaces publics, voire privés, et ne laisse à ses détracteurs d’autre choix que de lutter pour survivre.
À 18 mois des élections présidentielles et législatives d’octobre 2009, les conditions d’une vraie compétition n’existent toujours pas : une loi « exceptionnelle » vient de désigner sept candidats possibles pour la présidentielle, excluant le Forum démocratique en tant que parti. Mais en dépit de ce verrouillage, la peur recule. Et les élections de 2009 peuvent être une occasion de rassembler les forces démocratiques et presser le pouvoir autoritaire à lâcher prise.

Nicolas Sarkozy, en visite à Tunis, a félicité la Tunisie pour ses efforts en matière de droits de l’homme. Que vous inspirent ces propos ?

Lors de sa première visite en juillet, il avait déjà évoqué « le cheminement en progrès de la Tunisie vers la démocratie ». Il ne s’agit donc pas de dérapage. En proposant d’unir l’«intelligence » et « la « formation » françaises à une «main-d’oeuvre » tunisienne, Sarkozy procède à sa répartition des tâches entre le Nord intelligent et le Sud réserve de main-d’oeuvre au service de la prospérité du Nord. Et dans cette logique, le Sud devrait s’estimer heureux d’avoir une démocratie au rabais. Cela est inacceptable. Et le blanc-seing que vient d’accorder le futur président de l’Union européenne à l’autoritarisme met en péril les démocrates tunisiens et l’idée même de démocratie.

La politique d’immigration de Nicolas Sarkozy vous satisfait-elle ?

Le récent accord bilatéral franco-tunisien envisage d’investir près de 40 millions d’euros dans la création de centres de formation professionnelle en Tunisie, afin de former 9 000 jeunes promus à l’émigration en France. Bien sûr le gouvernement tunisien, confronté à une grave crise de chômage, éprouvera quelque satisfaction à être délesté de 9 000 demandeurs d’emplois. Mais cette politique va à l’encontre du développement du Sud, en écrémant systématiquement ses élites et en le privant de sa jeunesse. Cela n’a rien à voir avec un projet de co-développement qui permettrait aux pays du Sud de rattraper leur retard historique.

Propos recueillis par Fanny Costes