Quand la santé devient un luxe
Franchises médicales, déremboursements toujours plus nombreux, la droite s’échine à démanteler le système solidaire de santé. Premières victimes de cette politique du chiffre totalement aveugle, les ménages les plus modestes qui, de plus en plus, renoncent aux soins faute de moyen.
La politique de Nicolas Sarkozy nuit gravement à la santé. Surtout à celle des personnes les plus modestes. Publiée début avril, une étude de l’Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (Irdes) révélait en effet que les ménages aux revenus les plus faibles consacrent 10% de leur revenu pour se soigner contre 3% seulement pour les plus riches. Et ceux qui subissent de plein fouet l’inégalité accrue du système sont les jeunes et les personnes âgées. C’est dans ces deux tranches d’âge que l’on retrouve la majorité de personnes dépourvues de complémentaires.
Résultat : de plus en plus de gens pour qui la santé est devenue un luxe renoncent à des soins, notamment les plus onéreux comme les soins dentaires, les lunettes ou les consultations chez les médecins spécialistes. Une situation qui devrait encore s’aggraver si l’annonce de la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, sur un éventuel déremboursement des frais liés à l’optique et aux soins dentaires devenait effective. « Ce gouvernement veut faire exploser le système pour que les Français se jettent dans le privé », analyse Christian Lehmann, médecin généraliste, à l’initiative de l’appel contre les franchises médicales.
Une taxe sur les malades
Car cette dernière mesure, emblématique de la politique de santé menée par le gouvernement Fillon, a encore considérablement aggravé l’injustice qui pèse sur l’accès aux soins. Cet impôt, car c’est bien de cela qu’il s’agit, entré en vigueur en janvier 2008, consiste à faire payer aux malades 50 centimes d’euros par boîte de médicaments, 50 centimes pour tous les actes paramédicaux et 2 euros sur tous les transports sanitaires, avec un plafonnement annuel à 50 euros par assuré social.
« Il s’agit en fait d’une taxe sur les malades qui devront désormais payer pour d’autres malades. Cette mesure contredit les principes mêmes d’une sécurité sociale forte et solidaire », a toujours mis en garde le Parti socialiste.
« Tout le discours de la droite sur la responsabilisation des malades passe très mal, surtout auprès des personnes pour qui chaque euro compte, relève Stéphane Gobel, coordinateur de la ligne Santé Info Droits du Collectif interassociatif sur la santé (CISS). En réalité, au fil des ans, on voit s’accumuler ce type de dispositifs injustes : les franchises, le forfait hospitalier… » Même le parcours de soins qui aurait pu être une façon de renflouer les caisses de la Sécurité sociale, s’avère inefficace et pénalisant. « Alors qu’il sanctionne les patients et que les généralistes doivent faire face à une surcharge de travail, le dispositif du médecin traitant offre la possibilité aux spécialistes de faire plus facilement des dépassements d’honoraires, explique Christian Lehmann. Certains n’hésitent pas à gonfler leurs tarifs et les gens n’ont pas la moindre idée de la somme qu’ils devront débourser. En fait, c’est le système dans son ensemble qui a perdu en égalité sociale en devenant plus complexe dans son architecture. La santé se transforme en gigantesque marché. »
Se soigner ou manger
Les conséquences du désengagement de l’État sont déjà dramatiques, indignes d’un pays comme la France. « Je pense au cas d’une de mes patientes, raconte le Dr Lehmann. Cette veuve de 77 ans vit avec la pension de reversion de son mari. Lors d’une consultation, je lui demande de faire une échographie cardiaque. Deux mois plus tard, elle revient et ne l’a pas fait. Deux mois s’écoulent encore, toujours pas d’examen. Comme c’est important, je me permets d’insister et lui demande pourquoi elle n’y est pas allée. Elle me répond qu’elle a dû choisir entre cet examen et manger. »
Et ce n’est pas un cas isolé. Beaucoup de malades, notamment ceux atteints de pathologies lourdes ou les personnes handicapées, se retrouvent confrontés à ce type d’arbitrage extrême. Jean-Pierre Ona, 50 ans, souffre depuis trois ans d’une maladie orpheline qui porte atteinte à son cœur, ses reins, ses poumons. Il doit être dialysé tous les deux jours. Il touche l’allocation Adultes handicapés (AAH), soit 626 euros par mois. Bien qu’en dessous du seuil de pauvreté (817 euros), il ne peut bénéficier de la CMU, dont le plafond est fixé à 606 euros par mois. Chaque mois, il doit débourser de sa poche une vingtaine d’euros en « médicaments de confort ».
« Je n’ai pas choisi d’être malade. À ceux qui pourraient me traiter de profiteur, je leur dis de prendre ma place, ne serait-ce qu’une semaine, s’indigne Jean-Pierre. Pour tenter de m’en sortir, je suis obligé de sauter des repas. » À l’instar de Bruno-Pascal Chevalier, malade du sida qui observe une grève de soins en réaction aux franchises, Jean-Pierre a lui aussi interrompu son traitement pendant quatre jours. « J’ai fait sauter une dialyse mais Bruno-Pascal m’a dit d’arrêter car c’était beaucoup trop dangereux étant donné mon état. On ne demande pas l’aumône, seulement la dignité. » Alors quand le directeur de la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) s’extasie devant la diminution des dépenses de santé liées aux franchises médicales, il devrait y regarder à deux fois. La réalité, c’est que les gens n’ont plus les moyens de se soigner. À plus ou moins long terme, les répercussions en matière de santé publique pourraient être désastreuses.
Elisabeth Philippe