« Nicolas Sarkozy, un homme politique de grand talent mais pas un homme d’État »
Un an de pouvoir et déjà un bilan très lourd pour Nicolas Sarkozy. Un accroissement des inégalités, une politique de l’immigration qui nourrit le racisme, la laïcité piétinée, la perte de confiance des Français, le nouveau président de la République frappe fort. Directeur de la publication et de la rédaction de Charlie Hebdo, Philippe Val revient sur cette annus horribilis.
Que redoutiez-vous le plus, il y a juste un an, lorsque Nicolas Sarkozy est arrivé au pouvoir ?
Franchement je redoutais tout ce qui est en train de se passer ! En premier lieu, j’appréhendais que Nicolas Sarkozy ne soit tenté de s’opposer à la Constitution en faisant des lois qui, en l’état actuel, sont parfaitement inconstitutionnelles. Comme toute personne de gauche, je redoutais bien évidemment aussi que sa politique sociale n’accroisse les inégalités. Mais ce qui était clairement le plus angoissant, c’est le sacrifice de la culture et de l’éducation, piliers de notre démocratie. En ce domaine, je craignais donc le pire, et le pire est en train d’arriver. Il ne peut y avoir de vitalité démocratique si l’esprit critique et la culture ne font pas partie intégrante du quotidien. J’insiste : s’il n’y a pas un effort de l’État pour rendre le savoir accessible, la démocratie se grippe devant les seuls mouvements d’opinion. Une autre de mes appréhensions, elle aussi avérée aujourd’hui, est que la démocratie représentative perde toute signification, que le gros du débat politique soit une sorte de course du pouvoir après l’opinion.
Qu’est ce qui vous a finalement le plus choqué durant cette première année de présidence Sarkozy?
Sans hésiter, sa vision de l’immigration. L’affichage de cette politique, une politique basée sur l’exclusion, sur le rejet, est un encouragement à la xénophobie. Le fait que le ministre de « l’immigration et de l’identité nationale » se targue, entre autres, de respecter des chiffres hallucinants aura des conséquences. C’est encourager le plus clairement possible le racisme. L’immigration devient un outil de démagogie, alors que c’est une affaire extrêmement sérieuse. La question de l’intégration est essentielle, mais surtout d’actualité. L’Europe et les États de droits en général ne pourront plus jamais s’en sortir sans immigration. Leur puissance, pas simplement industrielle et politique, mais celle qui leur permettra de continuer à défendre le droit et la démocratie partout dans le monde, reposera forcément sur leur politique d’immigration. Nous devons convertir à notre démocratie, et nous ne nous en sortirons qu’avec une politique d’immigration positive. L’Europe est, à mon sens, dans la même situation que l’Amérique lorsqu’il lui était nécessaire de se peupler. Regardez ce qui se passe en ce moment : tous ces patrons qui sortent du bois en demandant la régularisation de leurs employés. Il va bien falloir, à un moment donné, avouer que nous avons besoin de ces gens-là. Pour l’heure, Nicolas Sarkozy ne fait que régler la question du score du Front national lors des prochaines échéances électorales. Ce sont des solutions immédiates, débiles, qui ne font absolument pas confiance à l’intelligence du peuple en refusant de lui dire la vérité. C’est une trahison politique.
Vous êtes un ardent défenseur de la laïcité. Comment réagissez-vous face aux déclarations de Nicolas Sarkozy sur les « valeurs chrétiennes » de la France ?
L’espérance n’est pas une vertu républicaine, mais une vertu théologale, comme la foi et la charité. Le rôle du Président d’un État séparé du religieux ne consiste sûrement pas à exalter une vertu théologale. L’État est garant d’une justice sociale traduite constitutionnellement. D’autre part, parler de racines chrétiennes, ça ne veut rien dire. C’est même une erreur historique Même quelqu’un comme François Bayrou, héritier des démocrates-chrétiens, était contre le fait que cette mention figure dans la constitution européenne. Nicolas Sarkozy renchérit sur les démocrates-chrétiens, ce qui est tout de même incroyable ! Qu’il ait des convictions religieuses, ce n’est pas gênant. Mais le fait qu’il les exprime à des fins politiques est nettement plus problématique. Il doit penser que laisser le religieux s’infiltrer dans la société permet de gérer plus facilement les groupes humains.
Toutefois, si Sarkozy fait peser une menace sur la laïcité, elle n’est pas comparable à celle des intégristes. Pour lui, la religion est plutôt un outil politique en tant qu’élément du lien social. Ce lien ne relève pourtant sûrement pas d’un droit divin ! Le Président doit cultiver l’appartenance à la République et au principe démocratique.
Comment expliquez-vous l’impopularité record et durable de Nicolas Sarkozy ?
Les gens sont irrités par des choses qui, au fond, ne les concernent pas directement : les paillettes, l’affichage du luxe alors que les associations caritatives n’ont plus de bouffe à distribuer. Tout cela est très choquant évidemment. Mais je pense aussi profondément que le fait que Sarkozy veuille toucher à la Constitution ou traite avec désinvolture la laïcité, constitue également une source d’angoisse pour les Français. Les tests ADN ont produit le même effet. Tous ces sujets touchent à une part de leur identité, peut-être même dans ce qu’elle a de meilleur. Les Français sont attachés à la séparation de l’Église et de l’État, au respect des droits de l’homme… Sarkozy est en train de créer un malaise qui, un jour, ressortira sous forme d’antipathie violente. Il joue avec des questions très sensibles. J’ai pu l’éprouver au moment du procès des caricatures. J’ai reçu de très nombreux témoignages qui m’ont fait prendre conscience que les gens sont profondément attachés à ce qui constitue le lien dans ce pays, même si ce sont des concepts aussi abstraits que la laïcité. Toutes les attaques que Sarkozy mènent contre ces fondements sont comme un venin qui s’insinue chez les citoyens et qui les déshonore.
En réalité, Nicolas Sarkozy est gêné par la loi, par la nécessaire lenteur de la modification constitutionnelle. Il cherche à la transgresser quand le Conseil constitutionnel censure la rétroactivité de la loi sur la rétention de sûreté. De la même manière, concernant sa politique sur l’immigration, il voudrait modifier la constitution pour imposer des quotas géographiques. Ce serait toucher au préambule de la Constitution. Ce Président brise les tabous. Il rend possible et même encourage l’expression d’une méfiance et d’un racisme à l’égard des étrangers qui pourrait un jour se retourner contre lui, contre ses origines et je ne veux pas assister à ça.
Comment s’opposer le plus efficacement à sa politique ?
Il faut que ce soit une opposition démocratique qui le batte et non des arguments extrêmes. Nicolas Sarkozy agit comme un homme politique de très grand talent mais certainement pas comme un homme d’État. C’est là tout son problème et c’est aussi ce qui explique la violence du revirement de l’opinion qui est d’ailleurs très inquiétant.
La gauche doit sans doute s’opposer plus frontalement sur des sujets comme l’immigration ou la sécurité. On ne change pas la Constitution pour 30 faits divers ! Il faut faire confiance aux citoyens et leur expliquer que l’on ne peut pas agir de cette façon. La politique c’est aussi de la pédagogie. Il faut de la détermination, du courage et se lancer pour convaincre. Il faut une grande pensée, de la rigueur intellectuelle, de la culture et des convictions.
Propos recueillis par Elisabeth Philippe et Ariane Vincent.