« L’Europe de la défense est la grande perdante de la politique de Nicolas Sarkozy »

Réintégration du commandement de l’Otan, installation d’une base militaire à Abu-Dhabi, redéploiement des troupes françaises en Afghanistan : Nicolas Sarkozy impose son style à la Grande Muette. Ne consultant ni la commission qu’il avait mis en place, ni le Parlement, le chef de l’État s’enfonce dans un suivisme de la politique étrangère américaine. Une attitude qui met en péril l’autonomie de la France, comme l’explique Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

Les risques de conflits sont-ils de plus en plus importants ?

Les risques géopolitiques n’ont pas tous la même origine ni le même poids dans les conflits mondiaux. On retient en général trois types de risques : le non règlement d’anciens conflits, le terrorisme, et les nouveaux risques climatiques ou d’approvisionnement énergétique. Dans le premier cas, on peut voir en ligne de mire le conflit israélo-palestinien qui peine à se régler. D’autres conflits comme l’Afghanistan ou l’Irak laissent des États sans pouvoir central suffisamment puissant pour contrôler tout le pays.

Et l’Iran ?

L’Iran recouvre plusieurs types de risques. C’est à la fois un risque en termes de sécurité régionale et, au-delà de son chantier nucléaire, c’est un risque pour l’existence même du traité de non-prolifération. Il est certain que si l’Iran accédait à l’arme nucléaire, le traité de non-prolifération cesserait d’exister car d’autres pays suivraient la voie tracée par les Iraniens. Et c’est bien là le principal risque ! C’est sûrement plus grave en tant que tel, que la maîtrise à proprement parler de la technologie nucléaire par cet État.

George W. Bush plaçait l’Iran dans son axe du mal. Comment appréhendez-vous la diplomatie militaire américaine ?

C’était une erreur de parler d’axe du mal. Il ne faut surtout pas diaboliser les pays. Ce n’est pas une façon de faire de la géopolitique. Plus important encore, chaque pays doit être traité au cas par cas. Lorsque le Président américain parle de l’axe du mal, il met sur le même plan plusieurs situations complètement différentes. L’Iran qui a toujours eu des prétentions régionales et des impératifs de sécurité complexes se sent menacé par ce discours. La prolifération est un moyen pour ce pays d’accéder à la sécurité. Au contraire de la Corée du Nord, un régime archaïque survivant tant bien que mal et qui monnaie son programme militaire nucléaire contre une aide économique et énergétique. Cette situation est un véritable cas d’espèce qui ne peut aucunement être traité avec les mêmes réponses que celles proposées à l’Iran et réciproquement.

Vous évoquiez des risques environnementaux.Quels sont-ils concrètement ?

En premier lieu, on pense aux catastrophes climatiques qui peuvent à tout moment entraîner d’importants déplacements de population fuyant les zones touchées. Le réchauffement climatique va de toute façon poser de manière irrémédiable le problème de l’accès à l’eau qui pourrait déboucher sur des situations conflictuelles. Malheureusement, le Moyen-Orient devrait une nouvelle fois se situer au cœur du problème.

Est-ce que l’outil militaire français a évolué pour s’adapter à ces nouveaux risques de conflits ?

L’outil militaire français a évolué petit à petit pour s’adapter aux nouvelles réalités internationales et ce avant la fin de la guerre froide. La France s’est dirigée vers un outil militaire en mesure de réaliser des opérations extérieures, en servant de force humanitaire, de force de maintien de la paix ou de force de séparation. Mais notre pays est de moins en moins préparé pour un conflit massif dans l’Alliance atlantique. Notre arsenal nucléaire, tout du moins au niveau quantitatif, a été réduit lentement mais sûrement. La France s’est également inscrite de plus en plus dans la construction d’une Europe de la défense.

Justement, le retour de la France dans le commandement intégré de l’Otan n’est-il pas un coup d’arrêt à cette construction ?

En effet, cette ambition est la grande perdante de la politique de défense de Nicolas Sarkozy. La France va donner l’impression que son objectif prioritaire n’est plus la construction de l’Europe de la défense. On a donné tous les gages aux États-Unis avec le redéploiement en Afghanistan et le retour dans l’Otan sans avoir les contreparties par rapport à la politique européenne de sécurité et de défense. On a tout intérêt à conserver une marge de manœuvre avec une Europe de la défense forte et influente d’autant qu’il ne faut sûrement pas attendre de grands bouleversements de la politique militaire américaine et ce quel que soit le nouveau Président élu en novembre prochain. Nous ne devrions assister qu’à quelques ajustements comme le retrait progressif des troupes d’Irak, mais les États-Unis resteront une super-puissance qui réagira en super-puissance en ne laissant que peu de place à ses alliés.

La France va donc perdre de son autonomie ?

Nous courons un risque à ce niveau, principalement dans le cadre des opérations militaires que mène l’Otan. Le commandement est souvent accaparé par les militaires américains et il y a fort à parier que nous perdions de notre marge de manœuvre. Le paradoxe avec l’Otan, c’est qu’un pays est souvent plus influent de l’extérieur que de l’intérieur. Nous avions, par exemple, davantage notre mot à dire lors du conflit au Kosovo avec notre participation extérieure, que si nous avions pris part au commandement intégré.

La France dépense cette année plus de 40 milliards d’euros pour la défense, est-ce véritablement nécessaire ?

À l’heure actuelle, il ne faut pas se poser la question du budget mais plutôt la question de l’ambition de l’Europe sur la scène internationale et l’ambition de la France dans le cadre européen. La question n’est pas de dépenser moins, mais de dépenser beaucoup plus rationnellement avec les pays voisins. Nos dépenses restent actuellement beaucoup trop nationales et trop peu articulées avec nos partenaires. Ce problème n’est d’ailleurs pas franco-français ; les autres pays européens ont le même souci à ce niveau-là.

Au-delà de la vision budgétaire, la politique de défense est-elle un sujet clivant entre la gauche et la droite ?

Il peut bien sur y avoir clivage entre deux visions de la politique de défense. La réintégration de la France dans le commandement intégré de l’Otan en est un bon exemple. Une politique de défense de gauche est avant tout européenne. On voit bien également le clivage sur la question de l’intervention en Afghanistan. La gauche reproche à la droite, non pas de lutter contre le terrorisme, mais de ne le combattre que par la voie militaire. Bien d’autres interventions garantiraient des chances de succès plus importantes.

Il y a aussi cet idéal quasi philosophique à gauche que la résolution des conflits, le maintien de la paix et la sécurité ne sont pas uniquement des questions militaires mais également politiques.

Chef des armées, dans quelle mesure le Président peut-il décider seul des orientations militaires françaises ?

Il est certain que le président de la République a un rôle particulier avec, à sa seule disposition, la force de dissuasion. En matière de défense, cela lui donne un rôle bien spécifique et prédominant dans ce domaine. Ce qui est critiquable dans la situation actuelle, c’est que le Président avait demandé à une commission de rédiger un livre blanc sur la défense permettant de faire un bilan avant de décider des lignes directrices pour les années à venir. Avant même la publication de ce livre blanc, le Président Sarkozy annonce des décisions engageantes pour plusieurs décennies. À quoi peut donc bien servir le travail de cette commission ? On ne sent pas d’articulations entre toutes les forces vives qui pourraient réfléchir sur le sujet et un Président qui semble décider dans on ne sait quel milieu opaque.

Propos recueillis par Damien Ranger


REPÈRESLes États-Unis et l’Europe ne se battent pas à armes égales en matière de défense. Avec 491 milliards d’euros pour les États-Unis contre 201 milliards d’euros en réunissant les budgets alloués aux politiques de défense dans les 26 pays membres de l’Agence européenne de défense, les États-Unis dépensent presque deux fois plus pour leur défense que l’Union européenne. Une rationalisation et une mise en commun de ces moyens entre les partenaires européens permettraient à une Europe de la défense de jouer un rôle plus important sur la scène internationale.