Dossier défense – Aliénante alliance
Lors du sommet de l’Otan à Bucarest, le 3 avril dernier, Nicolas Sarkozy a envisagé le retour de la France dans les forces armées intégrées de l’Alliance. Une décision prise sans concertation, qui risque de nuire à l’indépendance militaire de la France. Et qui pourrait définitivement reléguer la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) au second plan.
La France n’a jamais quitté l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique nord). Mais, en 1966, le général De Gaulle a décidé de se retirer du commandement militaire intégré afin de conserver l’autonomie du pays. Un retour dans ce commandement signifie donc, d’abord et avant tout, le risque d’une perte d’indépendance de la France. « La doctrine d’intervention des forces armées de l’Alliance atlantique est très influencée par les États-Unis pour une raison simple et concrète : ce sont eux qui apportent le plus de moyens en personnel de conception dans les états-majors, et en personnel et en capacité d’armement lors des interventions. Il se trouve que la France et d’autres pays européens ont souvent une doctrine, sur la façon d’employer la force dans des zones en crise, différente des États-Unis. Ainsi le retour de la France aboutira soit à maintenir des désaccords qui sont un facteur de crispation, soit à pousser la France à adapter sa doctrine sur le sujet », explique Alain Richard, ancien ministre socialiste de la Défense. La France pourrait donc être obligée de s’aligner sur l’avis de la majorité, et de renier ses principes en matière d’intervention. C’était l’un des motifs de la motion de censure déposée par le groupe socialiste à l’Assemblée nationale, le 8 avril : « Si notre pays doit rester l’ami et l’allié des États-Unis, « ami » ne veut pas dire « soumis », et « allié » ne veut pas dire « aligné » ».
La France, un partenaire « original » de l’OTAN
D’autre part, il est nécessaire de rappeler que la France, membre de l’Alliance atlantique, s’est souvent trouvée aux côtés des forces de l’Otan. C’était le cas en Bosnie, au Kosovo ou en Afghanistan. « Nous avons maintenu notre différence en ne participant pas aux instances de planification et de commandement permanent. En revanche, depuis que l’Alliance a effectivement entrepris des opérations dans les années 1990 (auparavant, il n’y en avait jamais eu), la France a toujours été dans les premiers contributeurs. Mais elle a pu décider de la façon dont elle interviendrait », rappelle Alain Richard. C’est ainsi que la France a construit son originalité. Pour le Parti socialiste, elle est essentielle. « L’Otan deviendrait alors un bras armé d’un bloc occidental, dont la mission principale serait de défendre partout ses valeurs. (…) Cette dérive, en cours depuis quelques années, avait jusqu’à présent été rejetée par la France, le président de la République étant hostile à l’idée d’un gendarme d’un monde occidental bien pensant. Or, cette dérive a été acceptée par le nouveau chef de l’État. (…) La France est bien plus qu’un pays occidental. C’est un pays européen et un pays original », a soutenu François Hollande devant l’Assemblée nationale.
L’Otan au mépris de la défense européenne ?
Dans de multiples discours, Nicolas Sarkozy a laissé sous-entendre qu’il avait obtenu, en l’échange de ce retour, l’accord de l’Otan pour favoriser la PESD. Mais rien, aucun accord et aucune déclaration officielle ne prouvent que cette concession a bien été faite. Cela ne signifie pas que l’Otan refuse l’idée d’une politique européenne de défense. La réalité a démontré qu’elle savait faire appel à l’Europe quand des situations politiques ne lui permettaient pas d’intervenir. « L’exemple le plus typique s’est déroulé au moment de l’évacuation de la bande de Gaza par Israël. Il s’agissait d’assurer un point de contrôle à la limite de la bande Gaza et de l’Égypte. Les Israéliens voulaient une force d’intervention qui assurerait la sécurité du poste de contrôle placé en zone palestinienne. Les États-Unis ont demandé que ce soit l’UE car ils savaient mieux que personne que si cette mission avait été confiée à l’Otan, l’autorité palestinienne l’aurait refusée », souligne encore Alain Richard.
Cependant quelques États en Europe, le Royaume-Uni et la Pologne par exemple, estiment que la PESD ne doit pas être développée, et font davantage confiance à l’Otan. Ils s’opposent ainsi à la création d’un État-major de planification strictement européen. D’ailleurs les États-Unis les soutiennent car ils souhaitent que l’Otan garde le monopole en Europe de la capacité de concevoir une opération.
De plus, le Président français semble ne s’être concerté avec aucun de ses partenaires européens pour relancer la PESD. « Toute cette opération donne l’apparence d’être gérée avec une approche franco-française, visant à s’affirmer seule à l’initiative. Elle n’a pas d’effet d’entraînement européen. À part une bonne parole par-ci par-là, il n’y a jamais eu de prise de position collective européenne sur ce projet. C’est à peu près aussi réussi en termes de dialogue intra-européen que l’Union méditerranéenne ! », ironise Alain Richard.
Ainsi, si la France rejoint les forces armées de l’Alliance atlantique, les Européens les plus réservés sur la PESD vont certainement considérer qu’ils avaient raison de faire davantage confiance à l’Otan.
Fanny Costes