Défense : La stratégie Sarkozy : opaque, confuse et absurde
Responsables socialistes chargés des questions stratégiques, Paul Quilès et Louis Gautier font le bilan des perspectives de la défense française. Le chef de l’État recevra dans le courant du mois de mai le Livre blanc de la commission en charge d’étudier les menaces, la stratégie et les dépenses de la défense nationale. Pourtant, Nicolas Sarkozy n’a pas attendu ce rapport pour s’engager dans de multiples actions, notamment l’entrée de la France dans le commandement intégré de l’Otan. Retour sur une politique stratégique opaque et peu démocratique.
Vous avez tous les deux été auditionnés par la commission en charge de la rédaction du livre blanc de la défense. Comment avez-vous perçu le travail de ce groupe d’étude ?
Louis Gautier : Une telle commission n’avait pas été réunie depuis plus de 14 ans. Nous pouvons donc saluer la constitution de ce groupe de travail. Pourtant, le chef de l’État multiplie les effets d’annonce sur des sujets qui appartiennent à cette commission, ce qui fait craindre une certaine confusion.
Paul Quilès : La commission semble vouloir maximiser les menaces de façon à valoriser un discours sécuritaire censé rassurer les Français. Si l’on fait croire aux citoyens qu’il y a de graves menaces, mais que l’État les protégent, alors le pouvoir marque des points. Ce que nous savons du travail de la commission va à l’encontre de l’analyse des socialistes puisqu’il tourne le dos à la stratégie de défense européenne. D’ailleurs, au lieu de hiérarchiser les menaces, ce groupe de travail, sûrement sous l’égide de Nicolas Sarkozy, ne fait que les additionner, ce qui n’a pas beaucoup de sens en termes de stratégie.
Cette commission a-t-elle encore de l’influence alors que le chef de l’État se répand en annonces diplomatiques sur les nouveaux champs de la défense française ?
P.Q. : Il est clairement ahurissant de voir que la commission du Livre blanc entend définir le cadre général de notre politique de défense et de ses moyens pendant que Nicolas Sarkozy infléchit totalement ce travail en redéfinissant l’ensemble de notre politique de défense. Il interpelle sur notre politique de dissuasion nucléaire, assure que la France va rejoindre l’Otan, multiplie les prises de parole sur les implantations militaires en Afrique, s’engage à créer une base navale à Abu Dhabi, et ensuite, il va à Londres annoncer l’envoi de troupes en Afghanistan. Parallèlement, son ministre de la Défense organise des fuites concernant la réduction des effectifs et des moyens des armées. Et ce, bien évidemment sans aucun avis de la commission que le chef de l’État a pourtant lui-même mise en place.
L.G. : Nous sommes dans un véritable feuilleton où notre politique de défense est élaborée par Nicolas Sarkozy au gré de ses visites, au gré de ses rencontres. Ce Livre blanc risque donc d’être une compilation de toutes ces déclarations.
Rappelons que les questions de défense ont, sous la V e République, souvent été portées par la règle du consensus. La logique voudrait que cette commission définisse donc les grandes orientations de notre défense en amont de toute déclaration. En l’état, ce travail déboucherait sur une véritable décision politique. Pourtant, il est évident que la situation actuelle contredit totalement ce souhait de bon fonctionnement. L’évolution internationale, le nombre et l’importance des enjeux nécessitent une concertation avec l’opinion mais aussi avec le Parlement. Mais là encore, Nicolas Sarkozy n’entend pas faire voter la représentation nationale sur le Livre blanc. Le gouvernement essaie pourtant de faire valoir l’organisation d’un débat autour de ce texte, mais sans vote, ce débat n’a aucune portée.
Nicolas Sarkozy peut-il encore décider seul ?
L.G. : Il y a une grande confusion sur les pouvoirs constitutionnels du président de la République en la matière. Dans son rôle de Chef des armées, il a une fonction de donneur d’ordres qui n’est pas incompatible avec un Parlement fort qui se prononcerait sur les grandes orientations de défense et d’engagement internationaux. Dans toutes les démocraties, le Parlement a un poids dans ce domaine. Or en France, les exportations d’armement, les grandes orientations de défense ne sont pas soumises à la représentation.
P.Q. : Il est en effet clair qu’un épais brouillard flotte sur la revalorisation du rôle du Parlement, et ce Livre blanc en est le plus pur exemple. Le Parlement français n’est pas doté des pouvoirs minimaux de toutes les grandes démocraties.
Vers quelle stratégie de défense se dirige-t-on ?
P.Q. : Nicolas Sarkozy a décidé de plaire à l’administration Bush, il pense d’ailleurs que c’est l’intérêt de la France. À partir de là, il amoindrit la portée de l’espérance d’une défense européenne autonome. Dans moins de trois mois, la France présidera l’Union. Cela aurait pu être l’occasion de concevoir un Livre blanc européen qui aurait défini les menaces, les risques et les moyens de cette défense commune. Nicolas Sarkozy passe à côté d’une décision forte pour l’Europe.
L.G. : L’Europe n’est en effet plus perçue comme l’enceinte d’une politique de sécurité commune. Il reste l’Otan où chacun s’exprime et où ce sont les États-Unis qui finalement décident ou divisent. L’absurdité de cette politique française est d’aller chercher aux États-Unis les gages d’une défense européenne qui ne se construira pas ailleurs qu’à Bruxelles.
Propos recueillis par Ariane Vincent