Aimé Césaire, l’incandescent
Militant, élu, chantre de la « négritude », poète :Aimé Césaire est décédé en Martinique, le 17 avril, à l’âge de 94 ans. Il a dit un jour : « La littérature a été mon poumon essentiel ». Pour lui, elle n’a jamais été une création désincarnée, mais toujoursmise au service d’une cause, celle de l’homme.
Né le 26 juin 1913 à Basse- Pointe, Aimé Césaire arrive en France en 1931, au lycée Louis-le-Grand. Le boursier devient bientôt agrégé. C’est à cette époque qu’il se lie d’amitié avec Léopold Sédar Senghor, futur président de la République du Sénégal. À côté des études, ses années de jeunesse sont celles de questions sans fin sur la race, l’identité, l’aliénation, d’où émerge la notion de « négritude ».
Son premier livre, Cahier d’un retour au pays natal, est publié en 1939. Césaire y fait éclater pour la première fois le chant de la négritude et de la révolte : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. » Quelques jours plus tard, il part rejoindre son île, et apprend, sur le bateau, la déclaration de la guerre. À son arrivée, le professeur découvre la vie dans les Antilles sous la dictature de l’amiral Robert : les élus sont mis au pas ; la jeunesse est encadrée ; partis, syndicats et Franc-maçonnerie sont interdits. Césaire et quelques jeunes intellectuels créent une revue, Tropiques, dont le premier numéro paraît en avril 1941, avec l’accord des services de Robert. La revue est marquée du sceau du surréalisme, qui permet de ne pas trop se déconnecter du contexte de l’époque, mais avec un habillage littéraire n’inquiétant pas, dans un premier temps, les services de la censure. Tropiques est interdite en mai 1943, au prétexte qu’elle serait « révolutionnaire, raciale et sectaire », et reparaît en 1943, après le ralliement des Antilles françaises à la France libre. Elle se transforme en revue politique.
Combat politique
L’époque des réalisations s’ouvre alors. Le jeune intellectuel entre en politique un peu par hasard, répondant aux appels du PCF : en mai 1945, il est élu maire de Fort-de-France puis, en octobre, député de la Martinique à la première assemblée constituante. En 1946, il est le rapporteur du projet de loi sur la départementalisation. Il quitte le PCF en 1956, reste à gauche, mais inscrit désormais son combat dans une dimension antillaise, autour de la notion d’autonomie, créant bientôt son parti, le PPM, Parti progressiste martiniquais.
On trouve les racines de son combat politique dans sa lettre à Maurice Thorez, écrite en 1956 : « Aucune doctrine ne vaut que repensée par nous, que repensée pour nous, que convertie à nous. » Toute action doit être menée au prisme antillais, qui conditionne le reste.
Sa longévité politique laisse rêveur : maire de Fort-de- France de 1945 à 2001, membre des deux assemblées constituantes (1945-1946), puis, député de 1946 à 1993, conseiller général de 1965 à 1970, président du Conseil régional de la Martinique, de 1983 à 1988. Héritant, en 1945, d’une ville en déshérence, il construit sans relâche, ouvrant dans chaque quartier des crèches, écoles, dispensaires, foyers culturels, apportant l’électricité, le tout-àl’égout. Il a aussi impulsé une grande politique culturelle, mettant par exemple en place l’outil du Parc floral et culturel, qualifié par François Mitterrand, en 1974, lors d’un voyage en Martinique, de « ruche bourdonnante ». Tout cela, il l’a mené à bien en luttant contre les pressions (et le mépris) de l’administration préfectorale et de Paris. Il faudra attendre 1981 pour que les relations se normalisent avec la République.
Bâtisseur et éveilleur de consciences
Enfin,comment oublier le poète, l’écrivain, entré vivant dans les dictionnaires et dans les manuels scolaires. Aimé Césaire a créé une oeuvre aux images sans pareilles,saluée très tôt par ses contemporains et amis, comme André Breton,qui a écrit que sa poésie « était belle comme l’oxygène naissant ». Césaire ? un poète, mais aussi un homme d’action, à la fois bâtisseur et éveilleur de consciences. Sans doute plus modéré que ses adversaires ont bien voulu le dire, toujours préoccupé de l’évolution de la conscience des masses : « Les peuples vont de leur pas, leur pas secret », écrivait-il.
Denis Lefebvre